Pierre Julien Deloche , Nîmes 2009….
En partant pour ce tournoi je disais à mes proches "mais qu'est-ce qu'il
va bien pouvoir m'arriver cette fois ?".
Les 3 années précédentes, je passais d'archer à spectateur aux yeux remplis de lumière
pour Chris White, Dave Cousins, Sergio Pagni, Stefano Mazzi…Ces archers qui
m’ont fait réver… L'année suivante, j’affrontais la tempête de neige. A
mi-chemin (8h de route Valence/Nîmes), coincé sur l'autoroute : "mince, ma
tenue de tir!". Mon père était là heureusement. L'année dernière, décidé à
faire quelque chose de bien suite à ma sélection dans le collectif national, je
suis stoppé net dans le point du "cut" pour les finales. Une pression
difficile à gérer encore et un cruel manque de
repère dans ce stress…
Cette année, mon regard sur les évènements importants a changé.
Les deux week-ends avant Nîmes, je
prépare l'objectif des Mondes en me fixant la performance pure comme but, et
atteindre le quota dans une position de confort.
Le quota représente un minimum pour se
classer sur un championnat du Monde.
La plupart des archers internationaux
présents sur ce tournoi seront des adversaires au championnat du Monde.
Mes proches, les membres du collectif France et mon entraîneur m’ont appris à
analyser le genre de situations inconfortables dans lesquelles on a tous le don
de se placer sur une compétition, peu importe le niveau !
Arrivée sur place le vendredi
après midi pour prendre mes marques, j’en profite pour lâcher quelques tubes
lors de l’entraînement officiel, et revoir les copains éloignés de France, ce
qui est un atout de Nîmes, on ne se voit pas tous les jours entre archers du
Nord, du Sud et autres régions !
Samedi matin 07h45, finit les
copains, place à la compétition, c'est dur, ça bouge, j’ai du mal à rentrer
dans l’arc et je sens comme une fragilité : « mince ça va faire moins
de points que le week-end dernier »...Mon coach me réveille "arrête
de faire ton bougon et tire sur ta corde" !
Je retrouve mes repères après une
première série à 295 difficile, la pause et une bonne dose de
"Gniack" me libèrent les épaules bridées par le stress. J’enchaîne
sept 30 pour finir à 593, les nerfs à vifs. Mes amis vont tirer mais je ne
reste pas, je dois manger et me reposer. Ils l’ont bien compris !
En revenant sur le site, j’étais
descendu de la première à la quatrième place des qualifs. Pas de problème, je
suis dans les cinq, le haut du tableau. Je reste en position de confort.
Le soir, 16e de finale, surprise ! Je
dois affronter Johann Gilbert de mon club, La Garde, dans son premier duel au
tournoi principal de Nîmes...
On s'en souviendra !!! 120 / 115 ...
C’est un ami, mais cela n’empêche pas
le stress. Le tir est de bonne qualité et me donne confiance pour la suite.
Dimanche :
"Aujourd'hui, je n'ai pas envie de perdre", en levant la tête du lit.
En 8e, je rencontre Christophe Lebas, 7e du classement
national, méfiance...Un match après l’autre. Je ne lâcherai rien. J'ai le
physique pour tenir cette cadence jusqu'à la fin.
Mes amis se placent derrière moi dans les tribunes, se chauffent la voix et
m’encouragent munis d’une cloche de vache Suisse. Je ne peux plus les
rater !
Cette cloche fait rire Sergio Pagni d'ailleurs : "it's for you
?"..."yes" ! Actuel N°1 mondial, j'ai une revanche à prendre sur
lui, celle du match de 1/4 de finale en Croatie.
Il fait un 9 dans le match, moi aussi
sur la dernière flèche. Je suis passé par toutes les couleurs pour cette flèche
! Barrage à 119, 9/9...Puis il lâche un deuxième 9, c'est une bonne flèche
lâchée pleine bille pour moi. Derrière la furie monte mais ce n’est rien
encore !
Dave Cousins...une idole, un
monstre de l’arc à poulies qui m’avait signé un trispot lors de mon premier
Nîmes...
On ne se connaît pas, on se tape la main, "good match"... Stéphane
Dardenne avait parlé de sa victoire contre Cousins lors des championnats du
Monde campagne (article de la revue du mois de novembre)…Merci Stéphane !
Il fait deux 9, un de trop, je rentre ma dernière flèche en sachant qu'elle
m'ouvre la porte de la finale que j’attends depuis longtemps, derrière ça hurle
maintenant, comme si il n'y avait plus de distance entre les gradins et la
ligne de tir.
La petite finale est tirée et commence pour moi une lutte contre le coup de
pompe, dans l'arrière salle d'entraînement, il y fait froid, pas de musique,
ambiance tendue, tous les finalistes sont là, je suis dans le gratin, mes amis
ne sont pas loin...J'ai 1h30 à attendre ici, je gère l'économie, je mange
doucement je bois régulièrement, je prend un peu de sucre, pas trop pour éviter
de trembler. Je reste chaud en tirant une volée sur trois, je garde mes
dernières forces pour faire de mon mieux devant ceux qui m’ont aidé à venir
jusqu’ici.
J’ai pu apercevoir l’ambiance nocturne
de la salle en tournant en rond dans le couloir longeant la grande salle, je ne
savais pas que c’était noir là-dedans !
Je rentre en salle, annoncé par notre entraîneur national Benoît Binon,
commentateur du tournoi. J'ai ressentit un souffle en rentrant, une masse dans
l'ombre applaudissant, hurlant, délirante...je vais pouvoir tout donner
maintenant, enfin !
C'est la même lumière qu'à Izmir pour les championnats du Monde indoor 07, je
vais me voir bouger, il y aura un léger décalage sur le grand écran, les
rafales d'appareils photos, les caméras sur pod, le stress...Je connais ça
maintenant.
Martin Damsbo décide de tirer le premier ayant réalisé un point de plus que moi
sur les qualifs. J'ai une revanche à prendre là aussi ! Celle-ci de Vittel aux
championnats d'Europe en 8e de finale.
Il attaque 10 pleine bille, c'est son truc à lui, il ne sait pas faire de
cordon !
J'attaque timide en bas, en bas, en bas...J'ai les épaules tendues après tous
ces matchs, les siennes le sont aussi...(Merci Tsonga ! http://arcapoulies.vip-blog.com/) Je me contente de
toucher le cordon en reproduisant fidèlement le geste tant répété dans mon
club.
58 à 57, un 10 accordé par l'arbitre en
ma faveur ne lui donne pas satisfaction. A ce moment là, il fallait lui montrer
qu'il ne devait pas avoir de regret, je termine par 60, comme lui sur moi à
Vittel...Je m’étais préparé à mener un match sans merci contre Martin, il lâche
à la deuxième volée et je continue. C'est sport, on est kit.

Ces flèches de finales sont celles dont je rêvais...Je gagne le tournoi
international devant mes amis, ma famille, mon coach, j'enrage de plaisir, la
tribune se lève, c'est un monstre qui se déplace, une masse dans le noir, vu du
pas de tir, c’était absolument fantastique, indescriptible...C’est une
sensation qui demande d’être vécue encore et encore…
Depuis le premier match et
jusqu’au dernier, jamais je n’ai vu la cible de mon adversaire. La mienne seule
comptait, mon arc, ma flèche, une bonne flèche. J’ai pris énormément de plaisir
à le faire, c’est physique, c’est mental, c’est pour ça que c’est du haut
niveau !
Au micro lors de ma victoire,
« j’attendais ce moment avec impatience » Oui !
Après le travail, les journées et nuits
passées à se faire des nœuds au cerveau en se demandant comment font ces grands
champions pour gagner, l’investissement personnel et familial autour de moi
pour arriver à ce point, les heures de tir à bien se tenir, se corriger, se
remettre en question, accepter… Je voulais lever le poing et l’arc pour le
bonheur de gagner, pour relancer de plus belle ma motivation dans une longue
saison internationale, pour savourer un moment qui n’a pas de prix et pour
faire rêver ma famille et mes amis de cet instant comme j’ai pu en rêver moi
aussi !
Jamais je n’aurais cru avoir autant
d’encouragements tout au long de mes matchs, cela aura été une montée en
puissance crescendo pour aboutir à un grand spectacle pour moi, vu depuis le
pas de tir, j’ai vu mes amis avec des yeux remplis de lumière. Mes amis, les
archers et ma famille n’auront jamais failli à leur soutien, je devais me
dépasser, ils m’ont aidé à gagner, et je suis fier de leur avoir offert ça.
« On est pas champion tout seul », me répète souvent ma mère…
Ce n’est pas une fin, c’est une
première fois, celle-ci, elle ne doit pas s’oublier !!!